Reconnaissance de l'oeuvre

Une semaine dans le Monde - 21 septembre 1946 - Maurice Zermatten parle se son oeuvre et de la France

Auteur
François Depret
Genre
article
Images

 

Si Ramuz, dont le nom est connu en France au même titre que celui de nos meilleurs hommes de lettres, il est l’auteur vaudois par excellence, Maurice Zermatten, lui, se trouve être l’écrivain du Valais. Son nom évoque les hauteurs, sa stature est celle d’un montagnard : il est, d’ailleurs, capitaine d’infanterie de montagne. Et c’est «en campagne», pendant les manœuvres du mois d’août, que nous avons pu le joindre.

En temps normal, Maurice Zermatten, lui-même élève de Gonzague de Reynold à l’université de Fribourg, enseigne la littérature au collège de Sion et, dans ses livres, s’efforce, comme il le dit lui-même, «de peindre son petit pays de son mieux et de tâcher d’atteindre, à travers lui, à travers son humanité, l’humanité, cet homme primitif que ces vallées d’antique civilisation paysanne nous présentent encore.»

Le Cœur inutile, un des premiers ouvrages de Maurice Zermatten, nous met, dans une ambiance à la fois rude et poétique, en contact avec la vie valaisanne. Mais les ouvrages qui ont donné, en Suisse, à l’écrivain du Valais, la notoriété dont il jouit actuellement, sont la Colère de Dieu, Christine et le Pain Noir.

Mais n’est-il pas tentant d’interroger un écrivain sur ses propres lectures ? «J’ai beaucoup pratiqué Flaubert. Qui de nous ne relit Balzac et Proust chaque année ? J’aime beaucoup Mauriac, Aragon, Malraux (n’est-il pas le plus grand de la génération des cinquante ans ?) et surtout Claudel, la montagne Paul Claudel. Quant aux étrangers (les Français ne le sont pas pour nous), je leur consacre chaque année un cours. Bien sûr, il y a d’abord Dante et Shakespeare, Goethe et Tolstoï. J’aime beaucoup les Russes. J’ai consacré un petit livre aux Années valaisannes de Rilke.»

Puis, passant à la contre-attaque, Maurice Zermatten interroge à son tour : «Pourquoi la France ne prend-elle pas la tête d’une ligue des nations pacifiques ? Je sais bien quelles difficultés elle rencontre déjà pour se maintenir en équilibre entre les deux puissants antagonistes. Il me semble pourtant qu’elle pourrait cristalliser autour d’elle toutes les générosités, toutes les aspirations humaines les plus saines et les plus légitimes. Mais sans doute, ceci, au milieu du jeu serré des diplomates et des militaires, n’est-il qu’une utopie de plus. Il vous sera possible, cependant, de mesurer, à de tels rêves, le crédit moral de votre pays. Lui seul reste une grande puissance authentiquement européenne et c’est autour de la France que devrait se reformer une Europe indépendante moins acharnée à se détruire que jusqu’ici.

»La Suisse particulièrement regarde vers la France avec amitié et espoir. Nous savons mieux que jamais, parce qu’un temps vous vous êtes tus, combien vous nous êtes nécessaires. Vos blessures furent littéralement les nôtres. Je me rappelle un soir de juin 1940. Je faisais partie, à ce moment-là, d’un état-major de régiment. Nous étions à la frontière sud depuis des semaines et, de temps à autre, pour oublier la longueur de l’attente, nous organisions, au mess, quelques réjouissances. Un mauvais hasard avait fait que nous avions, ce soir-là, des invités, des officiers d’une unité voisine. Nous nous devions d’être gais. Tout à coup nous arrive la nouvelle de l’entrée des Allemands dans Paris. Nous fûmes frappés au cœur comme si notre capitale avait été elle-même prise par l’ennemi. Quelle atroce soirée ! Quelle désolation dans nos âmes ! Le monde nous semblait tout à coup privé de sa lumière. Nous étions neutres, sans doute, mais les Allemands dans Paris…

»Nous sommes Français de formation : votre langue est la nôtre (nous la déformons un peu, bien sûr, mais est-ce notre faute ?), votre histoire, c’est celle que nous apprenons parallèlement à la nôtre dans nos lycées. Notre Rhône nous incline vers vous, mais aussi notre tempérament, nos habitudes, Pour nous autres, Romands, Paris est la capitale. Cela ne nous empêche pas d’être Suisses d’abord, bien sûr. Durant la guerre nous aurions fait notre devoir contre n’importe quel agresseur, notre général l’a suffisamment répété. Néanmoins nos cœurs n’ont jamais été neutres. Et vos espoirs et vos désespoirs ont été les nôtres.

»Peut-être la France se soucie-t-elle fort peu des attachements qu’elle suscite. C’est une grande dame qui regarde le monde d’un peut haut. J’ai toujours été frappé de l’indifférence de beaucoup de Français pour tout ce qui n’est pas français, de beaucoup de Parisiens pour tout ce qui n’est pas Paris. Et dans Paris, tel quartier de Paris. Nous voudrions la France plus réellement universelle, plus sensible à tous les espoirs qui convergent vers elle. Ramuz a exprimé magnifiquement cet ostracisme qui frappe les non-Parisiens. Et si Paris par hasard adopte un étranger, il l’adopte si bien qu’il ne tolère plus qu’il ne soit pas Parisien. Dernièrement, une dame de Paris, très renseignée, se fâchait parce qu’on lui disait qu’Honegger était Suisse…»

Sans doute nombreux sont les Parisiens qui penseront que M. Zermatten les connaît bien – et qu’ils devraient le connaître mieux.

 

Demande de consultation (Fondation Bodmer)